Sortir de terre, une philosophie du végétal
Il y a toujours des déclencheurs à une recherche. Ici, la Nouvelle-Calédonie en est le terrain. Ou le terreau. Toutes les plantes n’y sont pas égales en valeur. Certaines portent une signification dont d’autres sont dépourvues. Les Kanak font en effet de l’igname un objet – pour ne pas dire plus,dès à présent – singulier et singulièrement investi. D’abord, elle a une tête qui, lors de cérémonies dites coutumières, est tournée vers son destinataire. Ensuite, il existe des« ignames-chefs », couronnées de feuilles de cordyline ou de branches de pin. Enfin, ces dernières sont habillées, revêtues de peau de niaouli ou de tressage de feuilles de cocotier. Ces rituels de don donnent lieu à des installations : sur les côtés et à l’arrière, la canne à sucre, les taros-chefs, les cocos, les bananes poingo, d’autres légumes encore, à la base, des taros d’eau, puis, en pyramide, les ignames de consommation et l’igname-chef. Dans ce dispositif, l’igname représente l’homme ; le taro la femme. On a dit qu’il y avait des « civilisations du végétal ». Est-il vrai que les aliments ne sont pas seulement bons à manger mais bons à penser ?
À la fois banal et extraordinaire, peu anthropomorphisé à la différence de l’animal, le végétal est partout – lorsque nous ne l’avons pas éradiqué de notre environnement urbain – et mu par ce mystère constamment renouvelé : il sort de terre. Il change d’état, ne meurt pas, revêt différentes formes dans une altération toujours positive, et invite à penser autrement la mort.
En Occident, le végétal est fonctionnel, esthétique, symbolique : ressource alimentaire ou de pharmacopée, inspiration artistique (nature « morte » ou sculpture végétale), offrande cérémoniale, loisir ou objet de culture intensive… Seloua Luste Boulbina propose d’ouvrir notre regard, sans stigmatiser tel un anthropologue, sans classifier tel un botaniste, mais en créant du lien. Elle nous invite à une philosophie buissonnière, illustrant son propos de citations et d’œuvres d’art, et privilégie des espaces que l’Europe n’a pas entièrement colonisés, en nous emmenant en Océanie, aux Caraïbes, en Afrique… Et si nous étions issus d’une civilisation du végétal ?